Attentifs à l’alliance du « comment » et du « pourquoi »… (Retour sur les Rencontres des ateliers d’écriture – GFEN – Toulouse 2002)


Attentifs à l’alliance du « comment » et du « pourquoi »…

 

Odette et Michel Neumayer
Analystes du travail,
concepteurs d’ateliers d’écriture

 

Nous avons participé aux Rencontres organisées sous l’égide du GFEN et des Ateliers toulousains, avec à l’esprit plusieurs questions : quelles conditions réunir pour que les pratiques de création ne soient pas déconnectées de ce qui fait débat dans la société (la démocratie, le partage de savoirs et des pouvoirs, le refus des exclusions, le rejet de la marchandisation de la culture) ? Comment faire pour que les pratiques de création soient des leviers de résistance aux fonctionnements sociaux dominants (inégalitarisme, individualisme, etc.)? En quoi peut-on donner de la création une autre image que celle qui prévaut souvent (narcissisme, exhibitionnisme, nihilisme, etc.) ?

Il nous semble en effet qu’il est important et urgent de multiplier les lieux dans lesquels l’invention sociale croise l’invention qu’artistique et où s’expérimentent d’autres formes du vivre ensemble. Soutenir et accompagner tout ce qui concourt à l’émancipation des personnes, développer une meilleure connaissance et conscience des processus de création, porter partout l’idée que la recherche de formes adéquates pour mettre en patrimoine l’expérience humaine (roman, poésie, arts plastiques, musiques, etc.) peuvent être facteurs de paix et de coopération et non prétextes à des régressions identitaires ou commerciales, voilà un projet, une utopie, auxquels nous voulons apporter notre pierre.

 

En ces journées de novembre 2002, plus de quarante ans après le démarrage des ateliers d’écriture en France[1], deux publics (peut-être plus) se croisaient : le premier, souvent bien au fait de cette histoire, y ayant plus ou moins concouru (on pourrait parler des « anciens ») ; le second, peut-être moins rompu à l’animation, reflétant, par sa jeunesse et sa diversité, la floraison actuelle d’ateliers dans le pays.

Nous voici tous réunis dans le grand hall d’entrée. Nous nous connaissons déjà bien. Une complicité, des discussions, des projets anciens, des controverses « unissent », de longue date, un certain nombre d’entre nous. D’autres personnes sont là, encore inconnues, mais déjà leurs visages, leurs corps, leurs postures ont quelque chose de familier. Une même grande famille …

D’un côté, un désir certain de transmission d’une pensée et d’un savoir-faire. De l’autre, une grande variété d’attentes et de besoins nés de contextes divers : enseignement, travail social, animation culturelle, édition, etc. On était donc en présence d’une certaine curiosité à propos du « comment faire » ; d’un désir de mieux comprendre ce qui est en jeu dans ces pratiques ; d’un besoin de mieux savoir légitimer ce que l’on a mis en place en tant qu’éducateur, animateur occasionnel ou permanent, en tant que gestionnaire d’association, fonctionnaire d’état ou de collectivité territoriale en charge de budgets publics, tous acteurs de cette scène, en recherche de nouvelles manières d’exercer et d’accompagner des métiers émergents.

L’ambition de ces Rencontres portées par les ateliers toulousains du GFEN (à la fois organisateur et acteur) était de favoriser la réflexion de chacun sur les partis pris, les repères, les marques qu’il est possible de prendre. Dans le foisonnement des pratiques existantes, quelles priorités affirmer, quelles limites se fixer, quels objets de travail définir ?

Qui n’a pas eu, ici ou là, le sentiment que le succès actuel des ateliers d’écriture a, d’une certaine manière, émoussé le désir de comprendre pourquoi on en fait, relégué la réflexion sur les enjeux à plus tard, le soin – le désir de qualité – se portant davantage sur le comment faire que sur le pourquoi.

 

Existe-t-il aujourd’hui une pensée à propos de la création qui, sans chercher à faire l’unanimité, soit suffisamment constituée pour faire lien entre tous sans gommer les différences ? A quelles sources théoriques s’alimentent nos pratiques de création ? Sont-elles, par principe, disparates, susceptibles de se croiser, compatibles entre elles ? A partir de quelles pratiques s’élaborent nos constructions théoriques : classe, stage, week-end, atelier de quartier, université d’été, revue de poésie ? Dans quelles filiations théoriques nous inscrivons-nous consciemment ou non : pédagogiques ? philosophiques ? esthétiques ? politiques ? L’Education Nouvelle a-t-elle à proposer d’autres horizons ?

 

Des ateliers d’Education Nouvelle ?

Se référer à l’Education Nouvelle, c’est inscrire les ateliers d’écriture dans une histoire relativement longue[2], de plus en plus reconnue, dans laquelle des pédagogues ont imaginé de nouvelles manières de penser et d’agir. Ce qu’ils nous ont apporté c’est un autre regard sur l’apprenant, l’enfant d’abord, l’adulte plus tard : le « tous capables », la centration sur le « sujet » dans les savoirs et dans la création, le rôle central de l’imaginaire, etc.

C’est aussi le renouvellement des formes même de formation des pédagogues : se former en faisant, à l’occasion de stages dans lesquels on se confronte en tant qu’adulte à des consignes et des dispositifs que l’on proposera par la suite, tels quels ou transformés, aux apprenants.

C’est encore la recherche d’une articulation, la plus satisfaisante possible, entre action pédagogique et engagement politique (au sens d’engagement dans la société). D’où une attention soutenue au pourquoi des choses et à leur relation avec le comment.

A quoi on ajoutera, et sans clore cette liste, l’idée qu’à côté, aux côtés des recherches « savantes » existent des recherches de praticiens, que l’une et l’autre recherche se questionnent, s’interpellent, se nourrissent réciproquement. Leurs modalités sont différentes mais peuvent co-exister dans de mêmes lieux qui, à défaut de pouvoir être reconnus institutionnellement, ont le bon goût d’être militants.

…Sachant que toute activité professionnelle, comme toute activité de création, est productrice de savoirs nouveaux qui demandent à être formalisés. Que cette formalisation ne va pas de soi. Quelle est une des pièces maîtresse du grand puzzle de la légitimation. Que bien des choses s’écrivent, que peu d’entre elles s’éditent et encore moins se lisent. Que le point de vue du travail en pédagogie et dans la création est bien mal constitué, que les références théoriques sont souvent balbutiantes… Ici aussi, quelle alliance entre le comment et le pourquoi ?

 

Première intervention : l’atelier « Mandala »

Un soi-disant hasard qui fait bien les choses. Animer tel atelier ? Intervenir dans telle table ronde, dans tel débat ? Une commande vous est faite. Vous vous projeter, vous imaginer, vous êtes prêt à animer, vous avez envie d’intervenir. Vous avez sous la main tel dossier. Vous avez le temps, vous n’avez pas le temps d’inventer autre chose. Une question vous taraude. L’explorer par un atelier, la soumettre à d’autres, la mettre en discussion, mieux comprendre pour soi. Vous vous lancez ; vous donnez votre accord. Vous figurez dans un programme.

Tout atelier ne trouve réellement son sens qu’en relation avec un contexte. Savoir pourquoi on fait un atelier, savoir aussi le dire, permet d’installer ce contexte de manière plus explicite. Donc le cadre a son importance. Au-delà de ce qui s’écrit, il y a ce qui se pense et ce que le contexte permet de penser. Le même atelier présenté dans un contexte différent l’éclairerait différemment, sonnerait autrement et n’aurait pas le même impact…

Nous savions que, dans le contexte des Rencontres, animer un atelier aurait cette particularité d’entraîner la réflexion à deux niveaux au moins, celui de l’atelier en lui-même (invention, animation, consignes, etc.) et celui d’une théorisation plus ou moins élaborée ensemble et parvenue à formulation.

Ce serait aussi, peut-être avant tout, une recherche d’alliances. Le désir de se reconnaître entre pairs, et dans le même temps se différencier entre participants, partenaires, structures.

« Mandala et imaginaire » … à la lisière des arts plastiques et de la poésie. Un atelier imaginé et proposé par Odette et Michel Neumayer. Un déroulement aménagé pour que les participants aillent d’étonnement en étonnement : mêler arts plastiques et écriture, faire des incursions dans une culture exotique et lointaine, scruter son mandala et du mandala de l’autre, se faire des cadeaux de textes, écrire entre expansion et réduction, exposer, analyser le processus et s’interdire de parler des productions, etc.

Ce qui attire dans l’atelier « Mandala »… sa rondeur, la multiplication des taches de couleurs, le partage d’énigmes, le jeu du sens et du contresens, le défi d’un retravail des textes ici et maintenant, dans l’urgence, les moments de lecture, côte à côte les textes et les productions plastiques, les affichages…

En fait les participants se souviennent assez peu, quelques mois après, de ce qu’ils ont écrit au cours de l’atelier. En revanche, ils se souviennent d’avantage de la surprise, du plaisir, de la souffrance, de l’émotion, des réactions des voisins et voisines, et aussi de ce que la situation nous aura finalement appris sur le vivre ensemble. Quant aux productions, peut-être servent-elles surtout à confirmer le « tous capables », à expliciter et aussi confirmer le bien fondé de certains positionnements : le choix des consignes poétiques ; la mise en relation de formes et de mots, leur fécondation réciproque ; la tension entre l’ici et maintenant de l’atelier et l’ailleurs d’une culture, d’un genre, d’une époque ; l’usage des contraintes de temps, de forme, de taille, de place ; le faire face à tout ce qui survient dans la production, dans les échanges et discussions entre participants, avec les animateurs ; la part indicible, la face cachée de l’ice-berg.

 

(Ce qui suit pourrait être sur un fond grisé)

Les pistes : Coopérer, repérer dans la production de l’autre le signe qui fait sens. Le mandala, lieu géométrique d’expérience et de mémoire L’épreuve de condensation et de concision. L’incursion dans l’univers du haï-ku.

 

Phase 1 : Formes et rythmes

Chacun trace sur une page 21 x 29,7 un cercle à sa mesure mais assez grand, qu’on appellera « mandala », c’est-à-dire « cercle » en sanskrit. Il organise cet espace à l’aide de quelques formes géométriques ou non, en résistant dans un premier temps à la tentation de la couleur. Puis il l’emplit de silence et de sons à l’aide de craies grasses. Il repère alors dans son mandala un signe, un lieu qui appelle l’écriture. Il le développe en quelques lignes et garde ce fragment par-devers soi. Exposition des mandalas signés des initiales des participants.

Le mandala, comme si une unité, une réunification du sujet étaient possibles. Une forme, une figuration de soi qui est aussi une fiction proposée pour passer à l’écriture. Il ne sera n’est pas prétexte à décryptage d’une configuration psychique ou transposition un choix spirituel. Il est un territoire à lire, à scruter, sur lequel, en référence à un micro-lieu et un seul, viendront se poser des mots. Lecture, « scrutation », choix, prélèvement, abandon, transposition en récit plus qu’en explication. Coup de force d’assigner un sens, du texte, des circonstances, des événements, des personnages, des images.

 

Phase 2 : L’échange

Dans les mandalas exposés, on choisit celui d’un autre, on y repère un signe, un lieu qui appelle notre écriture. On y répond en quelques lignes que l’on dépose à côté du mandala choisi, en donnant un titre qui nommera l’endroit.

Que chaque atelier soit une rencontre. Que chaque consigne provoque et organise la rencontre. On vient pour soi et pour apprendre de soi et des autres. On vient pour le comment, pour le pourquoi. On vient pour le plaisir et pour la surprise. Il y a soi. Il y a le groupe. Il y a l’écriture. Le groupe comme aide, comme gène. Ici chacun compte puisque toutes les productions sont échangées. Mais il reste toujours de vieilles, très vieilles peurs, la peur du jugement, des comparaisons, les appréhensions diverses. Ils font tellement mieux que moi, ou tellement pire.
Ecrire malgré tout. On apprend à parler pour avancer. On apprend à faire taire en soi ce qui bloque. On s’en remet aux animateurs que l’on suppose savoir et que, le cas échéant, on questionnera. Ecrire sans savoir où l’on va : leur fait confiance. Pourquoi ? Pourquoi pas ?

 

Phase 3 : Changement d’échelle

Chacun est à présent en possession de 2 fragments de texte qui rappellent peut-être une expérience, un sentiment, une image, une saison, le début d’une vibration intérieure. On opère alors un changement d’échelle : c’est-à-dire que l’on condense cette expérience, ce sentiment, etc… en un ou plusieurs haïkus de 3 lignes comme suit: 1ère ligne (5 syllabes), 2ème ligne (7 syllabes), 3ème ligne (5 syllabes). Une première série de haïkus est produite, puis lue.

En situation d’atelier, les animateurs n’attendent pas un type de résultat. Ce qui les intéresse : la productivité des consignes, les écarts que les participants s’autorisent, consciemment ou non, avec les normes, les évidences. Ce qui plaît : les surprises qu’ils se réservent, qu’ils réservent aux autres, les moments de partages, les autorisations que ils se donnent et, ce faisant, donnent aux autres.

 

Deuxième série de productions. Lecture, puis distribution éventuelle du texte de Roland Barthes sur le haïku.

S’il y a un art de l’animateur, il tient dans la capacité à faire passer les participants de l’égotisme ambiant à quelque chose de l’ordre d’un nous qui ne soit pas fusionnel mais dialectique : « la présence de l’autre ne me gène pas, au contraire. Elle me suscite ».

Discussion à partir des pistes données au début (donc relues) et d’autres points qui émergent du faire..

Tout se joue là, ici et maintenant, dans la situation précise, même si tout a été préparé. Le secret n’est pas dans le dispositif, il est dans les relations qui se nouent. La réussite de l’atelier dépend de la capacité des animateurs à installer ces relations, à les faire se nouer, à les faire évoluer, à en protéger l’évolution tout au long de l’atelier (notion de progression, d’à coup, de surprise, de bifurcation) et finalement à en faire nommer les premiers éléments, à mettre en place l’analyse réflexive. Pas d’analyse sans action, sans production, sans processus préalable sur lequel prendre appui. La richesse et de la variété des manières et occasions de « faire », conditionne, non le contenu, mais la possibilité même de mener des analyses réflexives.

 

« Le travail du haïku, c’est que l’exemption du sens s’accomplit à travers un discours parfaitement lisible (contradiction refusée à l’art occidental, qui ne sait contester le sens qu’en rendant son discours incompréhensible), en sorte que le haïku n’est à nos yeux ni excentrique, ni familier : il ressemble à rien et à tout : lisible, nous le croyons simple, proche, connu, savoureux, délicat, « poétique », en un mot offert à tout un jeu de prédicats rassurants ; insignifiant néanmoins, il nous résiste… ». Roland Barthes[3]

 

 

 

Sur une feuille tombée

Un papillon se prélasse

Et se fait gober

 

 

Puis le Sage dit :

« Eh oui ! La terre a une âme

Mauve verte mal posée

 

 

Cœur évanescent

Zébrures, morsures et guipures

A l’assaut du temps.

 

Brumes automnales

J’aime vos odeurs sucrées

Vos bogues pointues

 

 

Rêverie d’ailleurs

Le reflet noir de l’âme

Empreinte du double

 

(Quelques productions… Toulouse, le 1.11.2002).

 

 

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Deuxième intervention : mener une revue d’écriture, faire vivre un projet collectif de création dans la durée

Ce qui suit fait écho aux propos tenus dans une table-ronde intitulée : Ecrire de la poésie aujourd’hui, seul ou en revue ?

Ecrire, publier, éditer une revue. Moments d’une vie qui se succèdent, se relient, s’unissent, et finissent par faire une sorte de tout dont on n’avait pas envisagé tout de suite la cohérence. Moments donnés en partage comme s’il y avait là préméditation, cohérence obligée, logique implacable. Que dire du hasard des rencontres, de l’aléatoire, de ce qu’on a emprunté à l’air du temps, qui a fini, le temps d’un débat, par sembler faire système…

Les choses s’enchaînent Qu’est-ce qu’une revue contemporaine? Pourquoi la créer, la faire vivre ? Quelles leçons tirer d’une existence de presque vingt ans d’âge ?

Au-delà de la production régulière d’un objet destiné à être lue, gardé, archivé, c’est du projet d’un groupe et de sa réflexion en matière d’écriture dont rendent compte ci-dessous quelques mots clefs.

 

Qualité des textes : une inquiétude qui aboutit à se rogner les ailes. Ici aussi, le modèle aliénant / dominant est celui que l’école a failli imposer : il existerait des textes dits « de qualité » et d’autres non. Ce serait la fonction des experts que de les reconnaître : éditeurs chevronnés, écrivains, comités de rédaction, etc.

Pour ce qui nous concerne, à FILIGRANES, « un texte produit des effets, fait du sens », pour celui qui l’a produit, pour ses lecteurs éventuels. Ce qui importe à nos yeux, c’est d’abord « l’acte d’écrire », c’est-à-dire produire, travailler avec et contre ses désirs, ses représentations, ses goûts. S’obstiner dans ce qui fait signe, que l’on ne comprend pas toujours, qui, peu à peu, avec l’aide des autres qui eux aussi travaillent à leurs propres textes, prend sens pour tout le monde, notamment dans le cadre des séminaires de la revue.

Ecrire est une activité plus riche quand elle peut s’insérer dans un collectif qui travaille lui-même sur ses propres question et se tient en appui, prêt à l’écoute et à l’entraide. Un collectif structuré autour d’une philosophie particulière : dans ce collectif tous les sujets sont a priori sont considérés à parité. Parité et non égalité ou identité dans la capacité à chercher, à imaginer, à produire, à réfléchir sur l’acte même de création.

En écrivant, chaque sujet vit une histoire singulière. Il passe par différentes phases, porte différents regards sur ses productions et finit par les comprendre autrement. Par le fait de lire les productions d’autres personnes. Par le fait de prendre conscience de ses propres positionnements en comparaison de ceux des autres.

Tout texte est la trace, le résultat, parfois le simple résidu d’un cheminement de la pensée, d’une construction de savoirs à propos de soi, de son rapport aux autres, au monde réel, à la langue. Créer dans le cadre d’un collectif resingularise là où, souvent, on craignait que ne se gomment nos différences !!! Pour cela, bienveillance et esprit critique sont de mise.

 

Choix des textes : il est moins lié à une théorie de l’écriture ou à des normes littéraires qu’à une conceptions, en partie théorisée, en partie ouverte, du sujet créateur. Certes, nous avons des préférences littéraires et les affirmons, dans les éditoriaux notamment. Nous ne croyons pas en une écriture qui chercherait « à dire quelque chose ». La communication humaine est affaire complexe. Le « vouloir dire » est un leurre, utile peut-être, mais sans cesse battu en brèche par la capacité de la langue à signifier de manière plurielle. Tout être porte en lui une part de non-dit, de non-abouti dont l’écriture signale l’absence, la non-visibilité. C’est à ce titre que tous les textes méritent d’être publié, que nous voulons « suivre » nos auteurs, que nous pensons que le fait de se voir publié permet à chacun de mieux comprendre ses propres lignes de forces, ses axes de travail, son projet.

 

« Cursives », ou la rencontre du faire et de la parole sur le faire.

Une revue est un objet composé. Les textes, réunis en trois en quatre sections, identifiées par un titre, dialoguent entre eux mais aussi avec le témoignage de praticiens sur leur travail de création. Avec ou sans relation avec le thème. Ici aussi, faire de l’expérience de tous un bien partagé. Par l’interview, collecter la parole de la bibliothécaire et de l’écrivain public. De l’étudiant pris dans la rédaction d’un mémoire et du chercheurs en pédagogie qui écrit des chansons. Du plasticien qui monte son expo et du professeur qui termine une thèse. De l’auteur connu au passeur de langues étrangères…[4]

 

Créer un lieu d’accueil autour d’un thème et non d’un nom d’auteur. Ainsi co-portons-nous le désir de l’écriture et le colportons-nous aussi vers les autres. Pour exister, une revue a besoin de créer d’une part un lectorat, d’autre part un fond d’auteurs. Des réseaux petit à petit se tissent. Ecrire seul et envoyer ses textes à une revue (ce que font ceux qui ne connaissent Filigranes que par ouï dire ou par l’Internet[5]), c’est une chose. Participer à une revue, la faire vivre, c’est déjà avoir une autre idée de l’écriture, la sienne, celle des autres.

C’est aussi penser que tout sujet écrivant devrait pouvoir faire l’expérience d’une production collective réellement socialisée et dans la durée. Produire ensemble des objets matériels, publier, transforme l’acte d’écrire.

Sous le terme de « publication » se nomme aussi un des moments essentiels de l’acte de création : l’acceptation de la perte ; l’entrée dans une négociation du sens qui sera infinie et dont chaque résultat est provisoire ; la gestion des « abandons. Là réside le véritable travail de publication, le travail autour la publication qui est un des moments clefs de l’acte de création.

 

Après. Laisser ouverte la question de « l’après », du retour vers l’écriture individuelle, éventuellement solitaire…

La conception classique : j’écris d’abord seul, pour moi ; puis, un jour, je découvre une revue et ce que j’en perçois c’est la possibilité de publier.

Pour nous, porteurs de la revue, l’algorithme est différent : nous avons un projet commun, nous nous donnons des objets de travail (ce que nous appelons « thèmes », trois par an, objets métaphoriques et problématiques d’écriture).Nous ouvrons le projet aux autres, présents ou à distance, décidons d’un calendrier, fixons des délais qui nous lient. Ce qui guide nos choix : écrire sur des pistes inattendues, varier nos sillons, alterner.

Notre expérience et notre don à ceux quoi veulent tenter l’aventure : participer à un projet de création collectif a des effets qui se mesurent souvent ailleurs, sachant que les impulsions se métamorphosent en réalités plus tard, peut-être avec d’autres. Partager pour mieux être soi, être à soi et à sa vie. Co-produire en marge des grands circuits, dans les interstices, en veillant cependant à ne pas s’enfermer dans cette marge, à ne pas sacrifier sa propre écriture sur l’autel de celle des autres. Vaste programme !

 

***

Troisième intervention . « Comme un autre dans la ville »,
présentation problématisée d’un projet collectif d’écriture
à l’échelle d’une ville.

 

Nous souhaitions, dans ce texte qui se clôt ici, informer d’un troisième aspect de « l’alliance du comment et du pourquoi » en matière de création: la notion de projet collectif d’écriture à l’échelle d’un quartier, d’une ville. Nous souhaitions y évoquer la production collective d’un recueil de fictions à laquelle nous avons pu contribuer à la demande de la BHM (Bibliothèque hors les Murs – Service culturel) de la ville de Manosque. Ce livre nous ne l’avons ni écrit, ni fait écrire. En revanche nous avons assumé dans ce projet culturel municipal un rôle de conseiller, de formateur et finalement d’éditeur, sachant que le souhait du commanditaire était qu’un livre collectif, une œuvre de fiction co-produite entre habitants de toutes origines et de tous âges, soit l’occasion de tisser des liens, de vivifier l’idée que les habitants de cette ville se font d’eux-mêmes et de leur cité. Que l’écriture soit un ferment de développement du lien social, que différents lieux de cette ville se mettent à dialoguer, que la culture soit le ciment de cette rencontre.

Or l’information sur ce chantier de création qui est aussi un chantier de formation d’animateurs d’ateliers (une dizaine de personnes, une par « structure » : deux établissements d’enseignement de la ville, un lieu d’accueil pour hommes seuls, un CLSH, un Local social dans une cité, un Centre de formation, diverses associations culturelles et autres) est disponible sur le site www.ecriture-partagee.com.

Le lecteur s’y référera en prenant peut-être préalablement connaissance des questions que les participants du moment d’échange de pratiques que nous avons tenu à Toulouse se posaient eux-mêmes. Questions multiples et disparates concernant

  • le contexte local (institutionnel, financier, politique), le montage du projet, la commande, la gestion du temps, la recherche d’alliés, la confiance réciproque à installer et finalement les prises de risques (entre commanditaire, pilotes du projet, animateurs des ateliers d’écriture, participants, représentants de la Ville, institutions)
  • les textes (les conditions de leur production dans le cadres de groupes aussi variés, la nécessaire réécriture, le choix final, le montage, la signature) mais aussi les questions administratives (autorisations diverses, publication, copyright, ISBN), )
  • la fabrication du livre (contacts avec l’imprimeur, maquette, correction des épreuves, illustrations, fabrication de la couverture, délais)
  • la diffusion ultérieure : en librairie, par distribution de proximité, lors de manifestations diverses autour de la lecture/écriture et du livre . La nécessité de défendre, faire connaître, diffuser.
  • Les coûts de formation, d’animation, de fabrication, de diffusion et de promotion.
  • Le lien entre de tels projets et les ateliers d’écriture : écrire seul, en petits groupes, coopérer, avec un public soit « captif » (les scolaires), soit fluctuant (les autres) ; permettre aux écrits et au livre de vivre sa vie de livre, en dehors d’une instrumentalisation trop grande par la structure commanditaire, ou de prises de pouvoir diverses ; garder une dimension humaine à ce type d’entreprise ; savoir en analyser les bifurcations, les séparations idéologiques qui se font jour au cours du projet et malgré tout cela mener la chose à son terme. (Ces domaines questionnements ont été établis à partir des notes et des affiches produites par les participants toulousains).

 

A la lecture des documents présentés sur le site, il complétera le tableau ici esquissé ci-dessus et modifiera certaines de ces certaines propres interrogations.

Dans ce que nous avons appelé « Le livre du livre » (qui est disponible sur le site) nous mettons l’accent sur la dimension du temps long que requiert toute création (un an, en l’occurrence), sur les notions de coopération scripturale, de partage et d’ouverture aux autres dans une même ville, de développement du lien social à travers la création et finalement de formation préalable de tous ceux, enseignants, animateurs, bénévoles divers qui souhaitent s’engager dans des projets culturels de cette sorte. Nous y avançons une certaine idée de ce que signifie « écrire ensemble » : en particulier par la mise à disposition de tous d’outils facilitant l’entrée en écriture, par la lecture au positif systématique, par le principe de parité dans le travail, par la pratique des relances bienveillantes, par les analyses réflexives et les discussions collectives sur l’ensemble des questions que soulève un tel projet .

 

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Quelle que soit l’action envisagée (atelier d’écriture isolé ou cycle d’ateliers, production d’une revue, pilotage d’un projet de grande envergure), il n’y a pas de création aboutie sans interrogation sur les savoirs requis pour la mise en œuvre(s). Pas de projet sérieux sans réflexion sur la formation en envisager pour tout ceux qui en seront les porteurs, sur « l’alliance du comment et du pourquoi » dans le cadre de cette formation et plus tard avec les publics ! Pas de création collective socialement, c’est-à-dire politiquement, utile sans inventaire des savoirs co-produits à cette occasion par l’ensemble des acteurs, sans formalisation a minima de ces savoirs par les acteurs eux-mêmes, pour d’autres, pour plus tard, pour ailleurs.

Considérer l’atelier d’écriture dans ses multiples dimension de lieu de création, de moment de formation et de partage, de processus de transformation individuelle et collective est une nécessité pour qui pense que « savoirs et création sont une même aventure humaine »[6]. C’est l’idée essentielle à laquelle, avec ténacité, nous souscrivons et que nous avons tenté ici d’étayer pour nous-mêmes, pour nos futurs lecteurs.

 

 

 

Carnoux, le 3 août 2003

[1] A propos de l’histoire des ateliers d’écriture dans notre pays on se réfèrera à la communication de Michel DUCOM dans « L’écriture, ça émancipe », Cahiers de poèmes Hors-série, novembre 1998.

[2] Dont rendent compte les collections de Cahiers de poèmes, Encres Vives, Rivaginaires, Dialogue, les Racontes de pratiques du GFEN-Provence et bien d’autres…

[3] L’empire des signes, 1970, Collection Champs Flammarion.

[4] Marie-Christiane Raygot, Marie-Christine Ingliardi, Monique D’Amore, Christian Alix, Marc Lasserre, Michèle Monte, Marcel Migozzi, Lothar Weber, et tant d’autres noms, le plus souvent anonymes…

[5] Sur www.ecriture-partagee.com nous informons régulièrement de la sortie des numéros (trois par an) et des thèmes ou pistes des numéros à venir. On y trouve aussi des réflexions et documents plus généraux sur les ateliers d’écriture et le calendrier des activités du GFEN Provence.

[6] C’est là le thème du N°xxx de la revue Dialogue, à paraître à l’automne 2003.