Il faut de tout pour faire un monde


 

LOLA

Le déménagement était terminé. Après avoir terminé les derniers rangements, Lola a regardé par la fenêtre de la chambre à coucher et s’est sentie seule. Seule, comme la dernière mie qui reste sur l’assiette après le goûter. Seule, si seule.

Joseph, son mari, était déjà occupé à apprivoiser le jardin. Il arrachait des mauvaises herbes. C’est lui qui avait flashé sur cette maison isolée située le long de la grand-route. Lola l’entendait siffloter en travaillant.

Au loin, elle a vu Jack, le chien du bar des Amis.  Il vivait une vie de chien errant alors qu’il aurait pu être en bonne compagnie. Lui, il avait choisi délibérément. Elle, elle n’avait pas eu le choix. « Tu pourras te faire dorer au soleil. Tu disposeras de la magnifique terrasse pour dresser la table les soirs d’été. » Joseph avait trouvé quantité de prétextes pour accrocher son cœur à cette maison. « Elle n’est pas chère et elle est saine, le toit est neuf, la cuisine est super, le garage est garni d’étagères, le living est grand. On pourra y organiser des réveillons sans ennuyer des voisins. »

Maintenant, elle entendait Joseph, il chantait : « J’aime, j’aime la vie ».

Lola est restée penchée à la fenêtre.

Paco, le motard, un collègue de Joseph, est passé à toute vitesse. Elle a maudit Paco parce qu’il avait informé Joseph à propos de cette propriété à vendre.

Elle resterait seule jusqu’à sa mort, lui a-t-il semblé. Elle n’avait plus envie de descendre pour se préparer un café. Ici, il devait être plus amer qu’ailleurs.

Joseph a crié : « Viens voir, chouchou. J’ai trouvé un vieux bracelet au fond du jardin. Il porte l’inscription Victor… »

Joseph tentait de lui apporter une perle d’imprévu. Elle n’a pas résisté à son appel. Elle se sentait fragile comme un de ces oignons qui la font pleurer quand elle les épluche.

 

Suite (ajout d’un personnage : Victor)

Lola est descendue. Elle a rejoint Joseph. Elle a lu « Victor » sur le bracelet d’identité. Au verso, il y avait une date. C’était le genre de gourmette qu’on avait l’habitude d’offrir aux communions. À qui appartenait-elle ?

Lola a dit à Joseph : « Ce serait chouette que nous puissions retrouver le propriétaire. » Il a répondu : « Je n’y avais pas pensé, mais c’est une bonne idée. »

Dès le lendemain après-midi, elle est allée prendre un café chez la mère Solange, la patronne du bar des amis. Elles ont parlé de tout et de rien, puis Lola a questionné Solange qui lui a répondu : « Je ne connais que deux Victor au village, un gamin de trois ans et le vieux Victor, un fermier amoureux de ses vaches, il vit à la ferme d’En Haut. »

Le lendemain, Lola est allée à la ferme. Elle a demandé au vieil homme : « C’est à vous ça ? » en lui montant la gourmette. Le vieil homme l’a prise et l’a regardée attentivement : « Où avez-vous trouvé ça ? C’est ma marraine qui me l’avait offert. Elle s’appelait Mia comme ma vache préférée. Drôle de coïncidence, n’est-ce pas ? Mia avait mal commencé sa vie. C’était un veau femelle chétif et mal en point. Le vétérinaire ne donnait pas cher de sa peau. Elle a pourtant survécu. Tenez, regardez là dans le pré, juste au milieu. C’est elle. C’est bizarre ces coïncidences.  » Un petit silence les a enrobés. Il a repris : « Mais tout ça ne me dit pas où vous avez trouvé cette gourmette… »

Lola a répondu : « J’ai acheté la maison au bord de la grand-route. La maison qui avait appartenu à un cousin de Paco, le motard. »

« Eh oui ! En ce temps-là mon père avait des terres qui s’étendaient jusque-là…Quand mon père est mort, on a partagé les terres, ma sœur et moi. Ma sœur a revendu sa part. Elle est allée s’installer au Canada. Je n’en ai plus reçu un signe de vie. Et vous voudriez que j’aime la compagnie des hommes ? »

Il y a de nouveau eu un silence, puis il a ajouté : « Ça fait du bien de parler à une femme comme vous. Vous pouvez revenir quand vous voudrez. »

Lola est rentrée chez elle. Elle a dit à Joseph qu’elle avait rencontré Victor. Il était près de midi. Lola a préparé le repas. Joseph et elle ont mangé. Après le déjeuner, elle est montée dans la chambre à coucher. Elle a regardé par la fenêtre. Elle a vu la ferme d’En Haut et elle a pensé que quelqu’un l’y attendait. Elle n’était plus tout à fait seule. Elle s’est sentie pareille à un grain de raisin dans une grappe.

Micheline B.