L’écriture en atelier, une pratique inattendue et concrète de la démocratie ?


Pour faire exister une notion telle que celle de démocratie, nous avançons que l'écriture en atelier ouvre bien des espaces, et plus particulièrement : un espace de réflexion sur la notion de vérité passant entre autres par la question des choix que l'on fait quand on écrit ; un espace d'échange entre personnes dans lequel on découvre que les mots sont nos alliés mais aussi parfois des pièges ; un espace d'invention et de transmission où la ‘mise en fiction’ nous aide à mieux nous situer dans l'espace et le temps ; un espace tissé de normes, un cadre (l'atelier est un dispositif réglé) qui autorise un hors-cadre.

par Odette et Michel NEUMAYER

 

Article paru dans
« Journal de l’alpha » N°192 :
Pédagogies émancipatrices et démarches citoyennes »
(1er trimestre 2014)

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Le mot démocratie peut se décliner sur deux registres :
– En tant que concept, la démocratie est un nœud où se croisent et se disputent des conceptions politiques, des habitudes culturelles et sociales, de l’histoire et de l’identité. Elle est donc un objet à penser ensemble, un champ de savoirs à élucider de manière ambitieuse et critique.
– En tant que valeur, elle guide nos actes dès lors que ‘l’option d’autrui’ est vécue comme centrale. Il s’agit non seulement de savoir qui nous sommes, mais encore quelles relations, quelles structures sociales et politiques imaginer pour vivre ensemble dans le respect de chacun. Nous y croyons, nous nous engageons pour elle.

D’où plusieurs questions : et si l’atelier d’écriture était un moyen de rendre cette notion accessible à tous, une voie inattendue pour en comprendre les multiples aspects ? Et puis, quels pourraient être les apports d’une écriture en atelier qui prend appui sur des idées d’Éducation nouvelle[1] et de Culture de paix ?

Rappelons que « la culture de la paix consiste en des valeurs, des attitudes et des comportements qui reflètent et favorisent la convivialité et le partage fondés sur les principes de liberté, de justice et de démocratie, tous les droits de l’homme, la tolérance et la solidarité, qui rejettent la violence et préviennent les conflits en s’attaquant à leurs causes profondes et à résoudre les problèmes par la voie du dialogue et de la négociation entre les individus, les groupes et les États et qui garantissent à tous la pleine jouissance de tous les droits et les moyens de participer pleinement au processus de développement de leur société. »[2]

Les valeurs se construisent dans les pratiques et non dans les discours. Si on adopte ce parti pris matérialiste, la question est de savoir comment est ‘dimensionné’ le concept de démocratie. ‘Dimensionnement’ est un mot que nous avons découvert en travaillant avec le philosophe Yves Schwartz[3] à Aix-en-Provence. Il s’agit, selon lui, de porter l’attention à l’idée certes, mais surtout aux formes – adéquates ou non – dans lesquelles un concept, quel qu’il soit, s’incarne, se développe et finalement peut se mesurer.

L’atelier d’écriture est-il une forme adéquate pour dimensionner la notion de ‘démocratie’ ? Pour la faire exister même modestement, et permettre à chacun de mieux la comprendre ? Oui, nous en sommes convaincus et pensons qu’il est urgent d’approcher d’une manière générale les concepts de manière créative ! Il est encore plus urgent peut-être, mais dans un deuxième temps, de partir ensemble à la recherche d’arguments qui, dans l’actuel monde de la formation plutôt obsédé par le chiffre, ‘légitiment’ ce croisement d’objets aussi disparates que des concepts, des valeurs et des pratiques de création.

En rédigeant cet article à propos de notre parcours à l’Université de printemps 2013 à La Marlagne, nous constatons à quel point nous avons, d’atelier en atelier, suivi presque à notre insu un seul et même fil rouge : celui de la vérité et de notre rapport à la vérité. Nous pensons que c’est là un des fondements du vivre en démocratie.

 Aragon et le ‘mentir-vrai’

Nous évoquerons d’abord l’atelier mené dans les parages du poète Louis Aragon et de son ‘mentir-vrai’[4]. Recherche très personnelle d’un auteur pour qui le secret est une clé pour suggérer, et peut-être dévoiler, des choses importantes. Il s’agit d’une posture paradoxale dans laquelle l’écriture semble se présenter comme l’alliance de deux pôles antagoniques : ‘ce qui est dit versus ce qui est caché’, l’un alimentant l’autre. À plusieurs reprises, soit à partir de photos, soit à partir du tableau d’un damier du peintre Kandinsky[5], les participants sont invités à s’approcher, dans leur propre texte, d’un mentir-vrai dont ils découvrent la dimension ludique, le jeu de masque, la subtilité du montré/caché.

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Photo : Lire et Ecrire Communauté française

Penser ‘mentir-vrai’, ce que c’est, ce que ça change…

Bien des novices en écriture pensent qu’écrire c’est ‘se mettre à nu’ et le craignent. Faut-il tout dire ? Comment et jusqu’à quel point ? Quel espace privé revendiquer, quelles frontières infranchissables ? Avec Aragon, ils entrevoient « qu’écrire, c’est avancer masqué », et que c’est un véritable travail de mise à distance : un mot pour un autre, un changement d’époque, la mise en place de manière consciente et voulue de repères pour rappeler que l’auteur n’est pas à confondre avec son personnage. On entre ainsi véritablement dans l’écriture comme travail, d’où une maitrise nouvelle.

Derrière le ‘mentir-vrai’ se profilent des questions dont les mots-clés sont sincérité, franchise, vérité et mensonge, liberté de parole et de pensée. L’atelier permet alors de ‘problématiser’, c’est-à-dire de complexifier.

 Perec et la notion de ‘prolifération’

Cet atelier, Leurs vies, mode d’emploi, a été imaginé à partir du roman de Georges Perec, Les choses, paru en 1965[6]. La proposition était de cheminer aux côtés de Perec et d’explorer, tout en écrivant, tous les domaines qu’il avait, à sa manière et en son temps, déjà tenté de défricher. En voici quelques-uns : le rapport de l’homme au réel, abordé comme un face-à-face que les mots médiatisent et construisent ; la relation entre les mots et ‘les choses’ ; la volonté humaine de classer objets, situations, personnes, comme si tout cela s’insérait dans un vaste système ; la remontée de la parole et de la pensée vers le langage, vers un lexique qui redoublerait le réel et aurait le pouvoir d’investir la moindre parcelle d’expérience humaine ; etc.

« Écrire tout ce qui est possible à un homme d’aujourd’hui d’écrire » est, chez Perec, tout sauf un projet totalitaire. Les mots épuisent-ils l’expérience humaine et avec elle, le monde ? Ce que Perec apporte, c’est qu’écrire, c’est faire flèche de tout bois. Il nous invite à aller chercher les mots là où ils se trouvent (dans les dictionnaires, les catalogues, la presse, la rue), à jouer de l’énumération, à faire des listes, à multiplier les contraintes. Il nous montre que c’est facile. Mais, une fois dépassées les prouesses et les performances littéraires, on découvre qu’il y a, derrière cette façade de mots, tout un espace secret qui se dissimule. Nous savons aujourd’hui que c’est celui de la souffrance humaine, liée à la disparition de ses proches dans les tourments historiques du 20e siècle. Georges Perec tente là la mise en mots de leur perte. Préserver si possible un peu d’humanité en passant par la poésie, le théâtre, le roman, les mots croisés, autant de pratiques langagières aux limites de l’indicible. Une fois encore transparence, pudeur, mais aussi préservation de l’intime sont des mots-clés.

Passant du relevé de mots inattendus et incongrus que chacun possède dans son répertoire personnel, à l’écriture d’un poème en utilisant exclusivement des verbes à l’infinitif, puis la construction d’un personnage à partir de traits et portraits des membres du groupe, les participants (qui ont à disposition différents catalogues commerciaux) produisent finalement un texte qui sera une textualisation de manières contemporaine d’arpenter le temps et l’espace, une fenêtre ouverte sur un monde où l’art de vivre se décline en consommation et accumulation d’objets de désir. Un texte tissé de fragments recopiés des catalogues, plus vrais que vrais !

affiche2« Je suis les liens que je tisse » : un diagramme des relations entre un personnage et son milieu… dans l’atelier Perec
Photo : Lire et Ecrire Communauté française

 Il faut lire ou relire aujourd’hui Les choses, à l’heure du capitalisme triomphant qui transforme tout en marchandise, noie le poisson dans le bain des mots et use des infinis artifices de la langue pour séduire et monétiser.

 Que s’est-il passé à Paris le 6 février 1934 ?

Dans cet atelier, imaginé par notre collègue historien Michel Huber[7], l’approche de la vérité prend des aspects nouveaux ; il nous invite à travailler la notion de point de vue et d’aborder la dialectique entre la petite et la grande Histoire.

Capture d’écran 2014-12-18 à 22.17.34Il s’agit dans un premier temps d’un travail sur des documents d’époque (témoignages, articles de presse, etc.) qui donnent un point de vue sur un évènement historique qui n’est pas sans évoquer les temps présents : une manifestation devant la Chambre des députés à Paris, organisée sur fond de scandales financiers et d’antiparlementarisme. Ces documents, une fois disséqués en petits groupes, sont la base d’une ‘critique de témoignages’ mise en scène sous la forme d’une Commission d’enquête parlementaire jouée par les participants.

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La Commission d’enquête parlementaire…Capture d’écran 2014-12-18 à 22.18.13

Le nœud de l’affaire est moins de comprendre avec précision ce qui s’est passé ce jour-là, que d’entrer dans la réflexion suivante, empruntée au philosophe Paul Ricœur : « L’Histoire (…) a la prétention de dire ce qui est réellement advenu. Or ce qui est réellement arrivé est à jamais perdu : par là-même l’historien se sent héritier d’une dette. Il a pour tâche de restituer l’absent (…). Il y a toujours de la fiction dans l’Histoire ; comme il y a toujours une sorte de vérité dans la fiction. »[8] Penser en démocrate, c’est accepter qu’il n’existe aucun point de vue totalisant sur ce qui advient. Nous sommes toujours dans une vision fragmentée et fragmentaire des choses que nous tentons d’ajuster vaille que vaille. Chacun a donc le droit, voire l’obligation, de donner un point de vue, mais aucun point de vue n’épuise le réel. Ce patchwork de vérités inabouties nous oblige à faire des liens, à dépasser les approches séparées en sachant que le réel est contradictoire. Mais où est alors la vérité ? On peut faire l’hypothèse qu’elle est en chacun, mais pas comme on pourrait l’imaginer.

Ce que nous avons ajouté à l’atelier de Michel Huber, c’est que, une fois la Commission d’enquête réunie et la liste dressée de toutes les questions que les participants se posent à ce stade de l’atelier sur l’évènement, chacun revient à sa table d’écriture pour un texte qui explore « ce que faisaient ou auraient fait nos parents, grands-parents, arrières grands-parents ce jour-là ». C’est le moment où la notion de dette, chère à Paul Ricœur, prend un sens nouveau. « L’Histoire (…) n’est jamais la reconstruction pure de l’évènement, elle n’est – dans le meilleur des cas – qu’une reconstruction fictive, gouvernée par un évènement introuvable, ajoute-t-il dans son entretien. Et, inversement, derrière le récit de fiction, il y a toujours une expérience vraie qui aspire à être racontée, qui crie pour être entendue, mais à un niveau si profond qu’on ne la voit pas… ». Ce qu’écrivent les participants à ce moment-là relève de ce mélange d’invention, de formulation d’hypothèses, d’inventaire de tout ce que l’on ne sait pas et que l’on n’a jamais pris le temps de chercher à savoir, qu’évoque le philosophe et qu’il nomme ‘aspiration’ et ‘cri’. Voilà la vérité. Elle est portée de manière subjective par chacun et souvent avec émotion. L’écrire nous permet d’en partager quelques éléments.

 La saga de la famille B.

« Si Homère n'avait pas écrit, nous souviendrions-nous de Troie ? Qui aurait entendu parler de Guernica, ce petit village de rien, s'il n'y avait eu le tableau de Picasso ? Qui aurait transmis ce qu'a transmis Giacometti sans en avoir conscience avec cet homme décharné marchant vers l'inconnu ? L'indicible ne peut être dit que par le récit. », écrit Rachel Ertel[9].

L’atelier inspiré du roman Le livre des Rabinovitch de Philippe Blasband[10] met en scène une famille dont le devenir est narré à travers une succession de récits, celle des générations de membres de la famille.

Dans l’atelier, on commence par bâtir ensemble l’arbre généalogique d’une famille qui, à partir de deux ‘membres fondateurs’, se développe sur une centaine d’années, soit grosso modo cinq générations, des années 1900 à nos jours. Tous les membres ont en commun d’avoir connu au cours de leur vie un ‘voyage fondateur’ qui les a menés ailleurs et a modifié leurs existences, leur a fait rencontrer compagnes et compagnons, les a confrontés aux évènements du siècle. Un premier temps d’écriture est consacré à la narration de ces récits de vie, chaque personnage étant pris en charge par un participant de l’atelier. Comme dans les ateliers précédents, les récits produits sont des vérités subjectives. L’histoire de chacun, la ‘petite histoire’ se mêle à la ‘grande Histoire’ et l’angle d’attaque est toujours singulier, subjectif, partiel. Elle n’est encore que l’histoire d’une seule personne. Les participants se trouvent face à un kaléidoscope d’expériences et de regards sur le monde à partir duquel des mises en relation deviennent possibles. En effet, après lecture intégrale de ces premiers textes, chaque membre de la famille reprend le récit d’un autre membre et raconte, à son tour, ce qu’il a entendu, compris ou cru comprendre de ses aventures. On entre dans la logique du ‘don’, bien connue des anthropologues[11] : donner/recevoir/rendre, c’est à dire transmettre (à d’autres, plus loin), qui est un des fondements du lien social. Ce lien se nourrit de la perception des proximités et des différences, d’acceptations et de refus, d’interprétations, d’interpellations diverses, etc.

Pour revenir au thème de la démocratie, l’atelier met en lumière que ce qui fait société, c’est la reprise de l’histoire d’un sujet par un autre sujet. Les humains entrent dans la filiation et la transmission en prenant en charge l’histoire de ceux qui les ont précédés. Même imparfaitement, même avec des aprioris, même dans le contresens ! L’ambivalence de cette reprise, son imprévisibilité sont le propre du lien social humain.

Pour conclure…
la démocratie interroge
nos pratiques de formateurs

La référence à la démocratie nous a permis de mieux nommer les conceptions et présupposés à l’œuvre dans notre travail d’invention et d’animation. À chaque fois, nous avons tenté de faire exister ce que nous appelons une Culture de paix. On peut entendre par là la volonté de réfléchir et faire réfléchir au rapport que nous avons à ‘l’autre’, ce sujet avec qui nous partageons un même monde et dont ‘la vérité’ – c’est-à-dire l’expérience, l’histoire, la langue et la culture – sont toujours singulières, souvent différentes, parfois bien étranges. Cette culture suppose de l’écoute, de la confiance, le refus du jugement, le sens du débat, avec le respect comme vertu cardinale. L’Éducation nouvelle affirme depuis longtemps qu’on est citoyen dans le savoir et non par le savoir. La démocratie n’est pas un état ou un acquis, mais un chemin au bout duquel nous serons peut-être plus émancipés.

 Nos remerciements sincères aux participants
de l’Université de printemps de Lire et Ecrire d’avril 2013.

 

Odette et Michel NEUMAYER
GFEN Provence

 

 

Articles déjà publiés dans nos colonnes :

Odette et Michel NEUMAYER, Pourquoi des ateliers d’écriture en alpha ?, in Journal de l’alpha, n°145, février-mars 2005, pp. 10-12

Numéro en ligne : www.lire-et-ecrire.be/ja145

Odette et Michel NEUMAYER, Le choix de produire ensemble, article suivi de deux descriptions d’ateliers : « Les mots gardent la mémoire » et « L’imaginaire des frontières », in Journal de l’alpa, n°183, mars-avril 2012, pp. 10-21

Numéro disponible à la rédaction du Journal de l’alpha : journal.alpha@lire-et-ecrire.be

[1] Le lecteur curieux d’Éducation nouvelle pourra consulter divers sites : www.lelien.org (site de la coordination des mouvements d’Éducation nouvelle) ; www.gben.be (Groupe belge d’Éducation nouvelle) ; www.gfen.asso.fr (Groupe français d’Éducation nouvelle). Il y trouvera de nombreuses références bibliographiques qui pourront lui être utiles.

[2] www3.unesco.org/iycp/kits/f52013.htm

[3] Pour connaitre la pensée d’Yves SCHWARTZ, on pourra lire : Travail et Ergologie. Entretiens sur l’activité humaine, Éd. Octares, 2003.

[4] Aragon évoque cette notion du ‘mentir vrai’ dans Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipits (Éd. Albert Skira, Coll. Les sentiers de la création, 1969). L’atelier présenté ici est une reprise de l’atelier Le mentir-vrai’ : écrire dans les parages de Louis Aragon, à découvrir dans Animer un atelier d’écriture. Faire de l’écriture un bien partagé (Odette et Michel NEUMAYER, ESF, 2003).

[5] Ce tableau, ‘Trente’ (1937), de Kadinsky se trouve au Musée national d’art moderne (Centre Pompidou) à Paris. Pour le voir en ligne : http://arthistory.about.com/od/from_exhibitions/ig/kandinsky_retrospective/kandinsky_gugg_0910_30.htm

[6] Ce livre est disponible en collection de poche aux éditions Pocket. Pour une présentation détaillée de cet atelier, se reporter à L’ l’atelier Leurs vies, mode d’emploi, dans Animer un atelier d’écriture. Faire de l’écriture un bien partagé (op. cit.).

[7] Michel HUBER, L’histoire, indiscipline nouvelle, Syros, 1984.

[8] Paul RICŒUR interrogé par Christian DELACAMPAGNE dans Les Entretiens avec le Monde (t.1. Philosophies, Éd. La Découverte / Journal Le Monde, 1984).

[9] Écrivaine, traductrice, pionnière en France de l’enseignement du yidiche à l’université. Source de la citation : Télérama, n°3303, mai 2013.

[10] Publié aux éditions du Castor astral (Coll. Millésime Littérature) en 1998.

[11] Marcel MAUSS, Essai sur le don, PUF, 1re édition 1925.