Moi personnage : Serafine


Atelier Bruxelles mobilité.

Pour la fête de la St Michel à Bruxelles, la ville met à la disposition des citoyens une ligne spéciale, la ligne 28, gratuite. Une occasion d’accéder aux nombreux événements dans les quartiers de part et d’autre du canal.

Nous avons écrit à partir de photos tirées du livre Bruxelles Intime

Première écriture…

Heureusement il fait sec. Ils veulent pas que je prenne le bus… pour une fois que c’est gratuit, faut profiter !

Les policiers là… y’a encore eu d’la bagarre ?

Le monde va vite… ça me rappelle à Tunis avec mon Joseph, c’était pareil place de la Liberté, y’avait toujours de la bagarre. Qu’est-ce que c’est moche ici… cette statue toute noire…

De mon temps on n’aurait pas laissé ça comme ça. Au lieu d’mettre des policiers, y f’rait mieux d’nettoyer. On se sentirait mieux si c’était propre.

Ah voilà Carole.

Tantine, t’avait oublié ton sac.

Oh merci mon p’tit. Ma tête n’est plus ce qu’elle était.

Je viens avec toi Tantine, on ira manger une gaufre sur la Grand Place comme l’année dernière. Papa a dit qu’il nous retrouverait là. Il y aura aussi Jojo, et après ils iront au travail.

La petite aime bien sa vieille tantine. Elle peut dire à ses copines qu’elle a une grand-mère qui a presque 100 ans.

La tantine s’appelle Serafine, elle a 93 ans (en 1989). Elle avait épousé Joseph dans les années 20, il était boucher. A ce moment là la vie lui semblait plus tranquille. Les familles pieds noirs organisaient la vie économique.

Serafine et Joseph avait de bons amis à Tunis, c’était comme la famille.

Serafine s’occupait des enfants. Le soir ils allaient au club boire du thé. On y jouait les airs de jazz américain. Ella et Luis étaient même venus jouer là… Summertime, and the life is not easy…

Elle se souvient Serafine…

Carole lui serre sa petite main dans la sienne. Elle sent cette neuve chaleur dans peau de papier.

Elle ne mangera pas de gaufre car depuis quelques temps elle ne digère pas très bien. Mais les yeux pétillants de Carole valent la meilleure des gaufres.

 

Deuxième écriture

Serafine a écrit sa vie dans les lignes de son gilet.

Les palmiers de Tunis lui manquent, et le Yuka du salon ne fait pas l’affaire.

A Tunis il ne reste plus rien, plus rien de la vie d’avant. La boucherie a été vendue aux promoteurs sirupeux à la bouche gluante.

A Bruxelles Serafine n’a pas de palmiers mais deux petites nièces.

Dans l’appartement de la famille Pes-Burgio, le début et la fin de la vie se côtoient mais on n’en parle pas. Hier le miroir au-dessus de l’évier s’est cassé. Quand Serafine se regarde pour faire son chignon de ses longs cheveux blancs, elle s’y voit décalée.

Pas facile de vivre de dire au revoir à la journée.

93 ans, ça en fait des levers et des couchers, des lits défaits et refaits, des chaussettes lavées, des bas enfilées et des talons fabriqués…

 

Analyse réflexive

Ecrire c’est prendre un risque.

Nous écrivons en écho à la citation de René Char : Impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque, à te regarder, ils s’habitueront.

Les mots sont à tout le monde, il n’y a qu’à les ramasser ai-je entendu il y a quelques années alors que je m’étais inscrite à une formation aux ateliers d’écriture.

Cela m’a bien plu d’entendre cela, et depuis je le répète souvent.

Quand je travaille avec des jeunes ou des adultes qui ont peu de mots pour x raisons, ce n’est pas un problème puisqu’on peut en cueillir. On peut commencer par en fabriquer ensemble dans des extraits, ou bien on crée des listes.
L’un commence, l’autre rebondit, on rit, cela devient un jeu.

Le peu de mot du départ, la gêne, ou les peurs deviennent moins impressionnantes.

On commence à pouvoir serrer le bonheur d’une première phrase, d’un court texte lu d’abord un peu vite, la voix rentrée, le regard fuyant.

Comment pourrait-on changer le monde sans votre voix, sans votre parole dis-je parfois encore ?

Changer le monde, changer le monde… c’est possible ça ?

On continue… nouvelles lectures, passage par diverses découvertes et expériences en arts plastiques, un peu de mise en scène… nouveaux textes.

les regards sont pointés vers celui ou celle qui étonne avec une pensée, des mots bien dits, on s’émerveille, et on se les récupère si on veut.

Tous capables. On se jette, on y prend goût, on finit par s’habituer à cette idée que oui, c’est moi qui ait écrit ça, auteur, je suis une, un, auteur.

Pascale L