Source et blessures d’enfance


Si je sais exactement quand elle est venue, j’ignore d’où. C’était le mariage de mon parrain. J’avais 9 ans. Et j’ai écrit un poème sur l’amour, qui ne dure qu’un jour ou toute la vie, on n’en sait rien.

Les adultes m’ont demandé de le recopier sur des bouts de nappe en papier blanc, et de le distribuer. C’était rigolo, et j’étais fière, mais ce premier poème, d’où m’était-il venu?

Les adultes m’ont posé la question. Ça veut toujours tout savoir les adultes. Alors, j’ai répondu que ça m’était venu en regardant le parterre de pensées devant la salle des fêtes. En vrai, je ne savais pas, mais j’avais 9 ans, je voulais jouer, et ils m’ennuyaient avec leurs questions. Moi, j’aimais surtout écouter le vent, et je me demande parfois si ce n’était pas lui, au fond, qui me soufflait des rêves, des histoires, des poèmes.

En devenant adulte, je pense que je suis passée par une phase où l’écriture s’écoulait de la plaie béante dans mon cœur, celle que des années d’adolescence douloureuse ont ouverte, et que la main de mon fiancé tente de recouvrir sans parvenir à la colmater.

Joseph Joubert a écrit : « On ne peut trouver de poésie nulle part, quand on n’en porte pas en soi ». En est-il ainsi de l’écriture? La porte-t-on en soi comme un gène? Ou l’écriture nait-elle, pour tout le monde comme pour moi, d’une plaie ouverte?

Ou est-ce un mélange des deux? Le gène de l’écriture a-t-il besoin de cette plaie béante pour jaillir et s’exprimer? Et ma blessure, alors, est-elle née avec mon premier poème?

Et là, déclic, je me souviens.

Quand j’avais 9 ans, un docteur a dit à ma maman que je n’étais pas normale. « Vous voyez ma jolie courbe, là, madame? Votre fille, elle n’est pas dedans. Elle en a trop, des courbes, justement ».

Ironie. Ma blessure à moi, elle vient d’un régime forcé, d’une starvation féroce, d’une honte irrépressible. Ironie. Ma blessure n’est pas née à l’adolescence, elle s’y est juste agrandie.

Et si, aujourd’hui, je parviens à refermer ma blessure honteuse, l’écriture va-t-elle se tarir en moi? Vais-je cesser d’être moi?

Non. Car si l’écriture a jailli de ma blessure, je ne la laisserai pas s’y enfermer. Mon cœur cicatrisé pourra toujours tenir la plume. J’ai tant de choses à dire, tant de mots à aimer, à donner, à aimer donner. Et si chaque écrit est une parcelle de mon être, je suis sûre d’avoir, ces derniers jours, cultivé mon être avec vous.

Florence